Bertrand Cantat, d�tenu en Lituanie, devrait �tre jug� � la fin de l'ann�e pour le meurtre de Marie Trintignant. Apr�s plus d'un mois d'enqu�te polici�re, retour sur les derniers jours du drame. Lib�ration nous livre une remarquable enqu�te de Renaud Lecadre sur ce drame de l�amour fou.
Un mois apr�s le d�c�s de Marie Trintignant, les circonstances du drame sont presque �tablies, au moins du point de vue de la justice, car l'affaire gardera sa part de myst�re. Actuellement d�tenu � Vilnius, Bertrand Cantat devrait �tre jug� d'ici � la fin de l'ann�e par un tribunal lituanien pour le meurtre de la com�dienne. R�cit.
Une liaison discr�te
Marie Trintignant et Bertrand Cantat se croisent pour la premi�re fois en juillet 2002, lors d'un concert de Noir D�sir � Vaison-la-Romaine. Anne Cantat, sa s�ur, a fait les pr�sentations : assistante de plateau, elle connaissait l'actrice depuis le tournage de Total Kheops. Leur liaison commence � base de textos, uniquement. Ils gardent quelque distance le temps de laisser passer la naissance, le 16 septembre � Bordeaux, du fils de Bertrand Cantat et Khristina Rady, sa femme depuis onze ans. Ils s'installent r�ellement ensemble en d�cembre. Les membres de Noir D�sir d�couvrent alors leur liaison, restent fid�les au pacte du groupe : pas de questions sur la vie priv�e des uns et des autres. Dans les mois qui suivent, on les croise parfois au th��tre ou en concert. Ils restent tr�s discrets.
� Vilnius, durant les semaines du tournage sur la vie de Colette, Marie Trintignant s'�clipse d�s qu'elle le peut pour rejoindre Bertrand Cantat, qui patiente le plus souvent � l'h�tel. Tout le monde les trouve tr�s amoureux, quoique tr�s exclusifs. �Ils refusaient toute intrusion dans leur couple, raconte Nadine Trintignant, sa m�re. Avec l'�quipe, nous rigolions de cette osmose excessive.� En tant que r�alisatrice du t�l�film, elle per�oit le changement : �Marie a �t� anormalement pudique dans les sc�nes d'amour. Elle m'a reproch� une fois de n'avoir pas coup� avant la fin de la sc�ne.�
Un texto qui fait tout d�border
L'un et l'autre ont quitt� mari et femme pour vivre en ensemble, mais conservent des liens avec leurs ex respectifs, ne serait-ce que pour les ��changes� d'enfants (quatre d'un c�t�, deux de l'autre). Khristina et Marie ont des contacts, cordiaux. Samuel, p�re de son dernier enfant, fait l'�loge de Bertrand : �C'est un type tr�s doux, il devait aimer Marie passionn�ment. Je ne le connaissais pas directement, mais ce t�moignage me vient des enfants de Marie, qu'il avait accept�s.� Mais Samuel Benchetrit n'est pas qu'un ex-mari : il a r�alis� un film sur Janis Joplin avec Marie Trintignant dans le r�le principal (et Fran�ois Cluzet, un autre ex, en John Lennon), dont ils doivent assumer ensemble la promotion � la rentr�e. Bertrand Cantat vit mal cette proximit� affective et professionnelle, m�me si Samuel Benchetrit s'est par ailleurs remis en couple. Selon son fr�re, Xavier Cantat, photographe du groupe Noir D�sir : �Il restait tr�s pr�sent, je suis s�r que cela pourrissait la vie de Marie et Bertrand.�
Dans l'apr�s-midi du samedi 26 juillet, Bertrand Cantat tente de clarifier la situation. Il appelle Khristina Rady pour lui annoncer que leurs relations seront d�sormais cantonn�es au strict minimum, et attend que Marie Trintignant en fasse de m�me de son c�t�. C'est beaucoup demander � cette orf�vre des familles recompos�es. Samuel Benchetrit : �Bertrand Cantat avait explos� sa famille sans rien obtenir en retour. Selon lui, Marie s'autorisait une relation avec moi alors qu'elle lui demandait l'absolu. Il avait l'impression qu'on se foutait de sa gueule, qu'on s'envoyait des messages dans son dos.� Tout commence et fini par des textos : le dernier de Samuel, envoy� � sa �ch�re petite Janis�, fait tout d�border. Me Georges Kiejman, avocat de la famille Trintignant, juge s�v�rement ce �comportement n�vrotique� : �Cantat veut la poss�der pour lui seul, la s�parer de tout ce qui l'entoure, son m�tier, ses amis.�
Un dernier verre chez un technicien lituanien
Samedi, comme chaque soir, Marie et Bertrand quittent assez vite le plateau de tournage. Il y avait pourtant un pot en l'honneur du d�part de Lambert Wilson, le t�l�film �tant quasiment boucl�. Plut�t que de roucouler � deux, ils font � 23 heures un saut chez Andreus Leliuga, technicien francophone. Ce n'est pas un ami du couple, loin de l�, mais cet ancien moine de 26 ans est bon buveur. Selon l'�quipe du tournage, il �tait ivre depuis trois jours. Ils s'enfilent un tiers de bouteille de vodka. Le Lituanien a couch� la suite par �crit, � la demande de la famille Trintignant : �Tout � coup, sans aucune raison particuli�re, Bertrand Cantat s'est mis en col�re. Il a attrap� Marie Trintignant par la main, a tir� vers lui et l'a bouscul�e. Marie a perdu l'�quilibre et s'est cogn�e au mur.� L'altercation se serait arr�t�e l�, ponctu�e par un jet de verre sur le mur. Mais l'attestation contient aussi deux autres phrases : �Je ne peux pas dire que c'�tait une agression forte [...]. Ce n'�tait pas un coup fort.� Lambert Wilson a lui aussi racont� la sc�ne, telle qu'Andreus Leliuga la lui a rapport�e : �Il avait �t� le t�moin d'une altercation violente entre Marie et Bertrand.� Dans cette autre attestation manuscrite, le mot �violente� est rajout� au-dessus de la ligne, comme apr�s coup... L'acteur raconte aussi une anecdote, toujours rapport�e par Andreus Leliuga mais qui ne figure pas dans l'attestation de ce dernier : Bertrand Cantat se serait jet� du balcon, virevoltant vers celui d'� c�t�, au point de �provoquer une plainte des voisins�. Selon son avocat, Me Olivier Metzner, le musicien n'�tait pas fou, se contentant plus modestement de �faire le clown�.
Le couple regagne son h�tel. L'�quipe du tournage, � la recherche d'une bo�te de nuit, les croise � ce moment-l� dans la rue : Marie et Bertrand leur apparaissent souriants et tendrement enlac�s.
Des constatations, une autopsie et une version des faits
On conna�t d�sormais la version de Bertrand Cantat. Marie Trintignant aurait frapp� la premi�re ; on a trouv� sur lui des ecchymoses au thorax et � la l�vre. Il aurait gliss� au sol, r�veillant une vieille blessure au dos ; Nadine Trintignant confirme qu'il portait une ceinture m�dicale. Mais la violence inou�e de sa r�action ? Des �gifles�, selon lui, deux �allers-retours�, du plat de la main et non du poing, peut-�tre aggrav�s par des bagues aux doigts. Le m�decin l�giste fran�ais qui a pratiqu� l'autopsie de Marie Trintignant vient d'�tre mandat� pour v�rifier si son premier rapport est compatible avec sa version des faits. L'autopsie d�crit un ��clatement des os propres du nez par �crasement�, des �l�sions c�r�brales dues � des secousses multiples et violentes�. Les premi�res constatations visuelles de la brigade criminelle, effectu�es le jour o� fut prononc�e la mort de Marie Trintignant, font �tat d'un �fort h�matome autour de l'�il gauche�, d'une arcade entam�e sur �1,5 cm�, d'ecchymoses sur �le pourtour des l�vres�, sous le menton et � la m�choire droite. Elles peuvent correspondre � la description m�canique faite par Bertrand Cantat, mais sans pour autant expliquer son coup de folie. Bertrand Cantat indique �tre �sorti de lui-m�me�, tout comme Marie Trintignant serait �sortie de ses gonds�. Il mesure 1,85 m (80 kilos), elle 1,65 m (60 kilos). Il la met au lit, une compresse sur le front, comme pour soigner une mauvaise cuite.
De longs coups de fil
Samuel Benchetrit est la premi�re personne qu'il appelle au t�l�phone en pleine nuit. Ils parlent pendant une heure. �Il pleurait �norm�ment, s'excusant constamment de me t�l�phoner. Il trouvait surr�aliste qu'on se parle tout les deux.� Bertrand Cantat lui raconte qu'ils �se sont battus, qu'elle avait un cocard�. R�p�te sans cesse : �C'est foutu, elle va m'en vouloir.� Bon camarade, Samuel Benchetrit lui sugg�re d'�crire �une grande lettre d'amour pour le lendemain�, car �Marie est au-dessus des petites bagarres�. Selon son t�moignage, le ton du musicien �tait alors �doux et un peu perdu�.
Puis Bertrand Cantat appelle Vincent Trintignant, le petit fr�re assistant du t�l�film (couch� � 2 heures, r�veill� � 5). Leur dialogue, selon Vincent :
�Il faut que tu viennes, on s'est disput�.
� C'est grave ? �
� Non, c'est pas grave, je l'ai peut-�tre un peu bouscul�e. Maintenant elle dort sur le lit. Si je t'appelle, c'est qu'elle risque de ne pas �tre raccord pour le film lundi.�
Sur place, Vincent Trintignant va voir imm�diatement sa s�ur. Il n'y a pas de lumi�re dans la chambre, mais une lampe bris�e remise sur son socle : �Je pouvais apercevoir Marie dans la p�nombre, allong�e sur le dos. Elle respirait comme une personne qui dort. J'ai pu voir son visage tum�fi�, avec un cocard sur l'�il.� Il voit, mais ne s'alarme pas non plus : �Avec ses propos rassurants, je n'�tais pas trop inquiet, d'autant qu'il n'y avait pas de trace de sang. Il m'a toujours dit avoir donn� des claques.� Ils discutent au salon, Bertrand lui parle de sa jalousie, de son �sentiment d'exclusion de la famille du cin�ma�. Vincent, encore : �Pour �tre tout � fait honn�te, j'aurais pu couper court � cette discussion. Il ne m'a jamais interdit d'aller la voir ni d'alerter les secours.� A 7 heures, du sang coule aux l�vres de Marie Trintignant. Son fr�re appelle les urgences : �J'ai pris alors conscience que Bertrand Cantat avait peur d'appeler les secours, peur de Nadine, peur de ce qu'il avait fait.� Une fois � l'h�pital, il lui ordonne de d�guerpir. Bertrand Cantat retourne seul � l'h�tel, avale une bo�te de m�dicaments. En Lituanie, il n'est pas poursuivi pour non-assistance � personne en danger.
Pas de trace de drogue
De fr�quentes soir�es arros�es, agr�ment�es de quelques p�tards. Voila r�sum�e par des proches (de Marie Trintignant comme de Bertrand Cantat) leur situation toxicologique. Jamais de drogues dures. Les expertises pratiqu�es en Lituanie n'ont rien trouv�. Pour l'alcool, c'�tait trop tard, il s'est �vapor� ; pour des amph�tamines ou autres substances, le lavage d'estomac pratiqu� sur Bertrand Cantat, apr�s qu'il eut aval� une bo�te de m�dicaments, aurait tout emport�. Ce dernier point laisse sceptique un toxicologue fran�ais : �Le lavage gastrique ne fait pas tout dispara�tre, et puis on ne trouve que ce que l'on cherche pr�cis�ment, produit par produit.� L'interrogation risque de perdurer, puisque les enqu�teurs lituaniens semblent peu press�s d'interroger Andreus Leliuga, soup�onn�, � tort ou � raison, de fournir l'�quipe du tournage. Lambert Wilson a �voqu� cette curieuse r�flexion du Lituanien, le lendemain du drame, sur �le danger de certaines substances chimiques�. N�anmoins, les nombreuses conversations que Bertrand Cantat a tenues tout au long de la nuit d�montrent qu'il tenait bien debout, son discours �tant juste alt�r� par une l�gitime �motion. Le toxicologue fran�ais insiste toutefois sur le fait que la �jalousie pathologique est tr�s li�e � l'alcoolod�pendance�.
Un t�moignage indirect trois fois contredit
Lors de l'audience du 31 juillet, quand la justice lituanienne a d�cid� l'incarc�ration de Bertrand Cantat, Nadine Trintignant a d�clar� : �Il y a eu d'autres femmes battues, je l'ai su apr�s.� Les enqu�teurs fran�ais lui ont demand� d'en dire un peu plus : �J'ai appris qu'il avait battu des femmes dans le pass�, jusqu'� les envoyer � l'h�pital. Je ne me souviens plus qui me l'a dit.� Ils ont interrog� toute l'�quipe, sont tomb�s sur Agn�s, maquilleuse lors du tournage. Celle-ci raconte que, le dimanche 27 juillet � Vilnius, alors que les m�decins tentent de sauver Marie Trintignant, un membre de Noir D�sir s'est pr�sent� � eux, pour entamer le dialogue. Khristina est l� aussi, Agn�s reconstruit ainsi la discussion qu'elles auraient eue en t�te-�-t�te : ��tait-il violent ?� �Oui.� �Avec vous ?� �Oui.� ��tes-vous d�j� all�e � l'h�pital � cause de �a ?� �Oui.� �Combien de temps avez-vous v�cu ensemble ?� �Onze ans.� �Comment peut-on rester aussi longtemps avec un homme pareil ?� �Il a aussi une immense tendresse, et quand je sentais la violence monter, je m'�loignais.� �Mais c'est Dr Jekyll et M. Hyde ?� �Oui.�
Khristina Rady d�ment tout, formellement. Celle que la maquilleuse d�crit comme �tr�s honn�te et tr�s effondr�e� pourrait �tre soup�onn�e de prot�ger le p�re de ses enfants. La brigade criminelle, qui s'en tient strictement aux faits, a �pluch� les fichiers judiciaires et hospitaliers. Chou blanc. Elle a interrog� deux anciennes compagnes des ann�es 80. Chou blanc : comme Khristina, elles indiquent que, si violence il a pu y avoir, c'�tait contre lui-m�me, en se frappant la t�te contre les murs. Au final, un t�moignage indirect contredit par trois t�moignages directs. �Tout le monde veut en rester l�, conclut un enqu�teur.
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