Une Fallaci islamiste
Dec 2, 2003
La fille du vieux cheikh vient de faire para�tre un livre-r�quisitoire contre la culture occidentale. L�historien tunisien Mohamed Talbi en fait ici le commentaire dans Jeune Afrique-L�intelligent.

Pour comprendre l'ouvrage Toutes voiles dehors. � la rencontre du message coranique(1) de Nadia Yassine, digne fille de son p�re, le r�formiste marocain salafiste, c'est-�-dire pass�iste, il faut le situer dans son contexte. Il faut se souvenir du chanteur de charme italien Berlusconi, si fier d'�tre de culture occidentale, tellement sup�rieure � la musulmane. Du pasteur am�ricain Franklin Graham, pour qui l'islam est � une religion satanique et malfaisante �, ce que le pr�sident Bush, pour lib�rer l'Irak du satanisme, synth�tisa dans sa c�l�bre formule qui, quoi qu'il fasse, lui collera � la peau, d�signant l'Islam comme � l'axe du Mal �. Et bien s�r d'Oriana Fallaci qui, avec force, exprime dans son fameux ouvrage La Rage et l'orgueil(2) le d�go�t que lui inspirent non seulement la culture musulmane, mais � l'homme arabe �.

Le livre de Nadia Yassine est, dans sa premi�re partie, de la m�me encre. C'est un pamphlet, o� elle rend coup pour coup, avec le m�me simplisme. Dans sa deuxi�me partie, o� elle d�fend le r�formisme de son p�re, il est, pour le moins, d'une na�vet� d�sarmante. Son seul int�r�t r�side dans sa valeur de t�moignage.

L'Islam est encore aujourd'hui traumatis�, non par le 11 septembre qui, situ� dans une perspective historique d'ensemble, est pour nous un non-�v�nement, mais par la colonisation qui tente de retrouver un nouveau souffle, � la fois dans le langage des nostalgiques de la situation o� il �tait en 1920, totalement domin� par l'Occident expansionniste et civilisateur, et dans les interventions militaires qui, reprenant la politique du rolling-back de Foster Dulles envers le communisme, tentent de le ramener � cette situation ou � quelque chose d'approchant. Le plus grand sociologue de l'Islam au si�cle qui vient � peine de faire ses valises, Jacques Berque, juste apr�s la fin de la guerre d'Alg�rie, �crivait en 1964 � propos de � l'action du colonisateur � :

� L'un des effets les plus lourds de cette action, c'est que, dans une soci�t� donn�e, elle dissocie la liaison nature-culture qui �tait propre � cette soci�t�. Elle le fait d'abord en d�valuant la culture indig�ne. Elle imprime un d�saxement g�n�ral � toutes les cat�gories de la vie locale. La religion devient superstition ; le droit, coutume ; l'art, folklore : le tout par rapport aux cat�gories correspondantes du syst�me import�. �(3)

Les blessures des anciens colonis�s, toujours raviv�es par les nostalgiques de l'�poque b�nie de la domination sans voile de l'Occident triomphant et s�r de son bon droit, ne sont pas encore d�finitivement cicatris�es. Les islamistes, plus que les autres, sont toujours sous le choc, ce qui explique non seulement leur langage, mais aussi leur navigation � contre-courant.

Alors Nadia Yassine sort ses griffes. Elle fait exactement comme le colonisateur d�crit par Jacques Berque, et ceux qui aujourd'hui tiennent toujours le m�me langage et �pousent le m�me comportement. Elle, dipl�m�e des �coles de la mission fran�aise et artiste peintre, d�pr�cie la culture occidentale et n'y trouve rien de bon. L'id�e qui domine est : l'Occident est d�cadent et pourri, et sa culture nulle. Le style est emport�, acerbe, sans nuance, et les formules sont souvent lapidaires, cinglantes. Comme � la Fallaci �, elle est pleine de rage et d'orgueil. La Fallaci ferait bien de lire le livre. Elle y trouverait son image dans le miroir bris� de l'autre.

En r�sum�, l'Occident est � monde de laideur � (p. 45). Il est celui des skinheads et des drogu�s. Sa � musique infernale t�l�charge la haine �. Elle pr�m�dite le crime et l'orchestre � en musique �. En se d�christianisant, il a perdu son �me. � La spiritualit� chr�tienne, chass�e par la porte revient par la fen�tre, parfois par les �gouts. Cette fascination g�n�rale pour la magie noire, tr�s palpable dans les soci�t�s modernes, est significative. Ne dit-on pas d'ailleurs "messe'' noire pour d�signer des pratiques diaboliques ? � � On appelle cela modernit�... � (p. 50). Tr�s apparemment Nadia Yassine est satisfaite que l'Islam en soit pr�serv�.

De cette situation catastrophique, la culture occidentale est responsable, et plus particuli�rement le si�cle � des Lumi�res t�n�breuses � (p. 59), dont Descartes est le principal coupable. � On peut sans ambages inculper Descartes d'�tre le chef de file de la r�bellion contre un monde o� Dieu est trop pr�sent � (p. 63). Il a chass� Pascal, et pr�par� la voie � Voltaire, � ce singe de g�nie, chez l'homme en mission par le diable envoy�, dira si bien Victor Hugo � (p. 60). � Dors-tu content Voltaire, et ton hideux sourire ? � Mais le mal absolu, c'est Darwin, et le responsable du darwinisme, c'est le christianisme : � Le christianisme, tel que d�form� par les �vang�listes, puis enseign� par l'�glise au cours de longs si�cles, est r�barbatif � (p. 82). Ses adeptes � se contentaient de venir se desquamer de leurs p�ch�s dans leurs confessionnaux purificateurs... avant de vaquer tranquilles � collecter d'autres vilaines actions en attendant la semaine suivante. Leurs saints hommes ont en leur possession une gomme magique qui efface le passif de votre bilan : elle a la forme d'une croix � (p. 83).

L'ouvrage de Nadia Yassine, comme celui de la Fallaci, s'explique, en sens oppos�, par l'apr�s-11 septembre. Ils sont tous deux consternants, et ils nous permettent de mesurer l'ampleur du pr�judice caus� aux relations Islam-Occident.

Nous sommes loin du temps o� le r�formiste Abd� (mort en 1905) admirait la civilisation occidentale, du temps o�, avec Afghani, il avait fond� � Paris en 1884 son hebdomadaire L'Anse solide. Nadia Yassine se r�clame d'al-Bann� (1906-1949), le fondateur des Fr�res musulmans, et de Sayyid Qutb, pendu au Caire en 1966, qui d�testait le mat�rialisme occidental tel qu'il l'avait d�couvert aux �tats-Unis. Elle appartient au mouvement fond� par son p�re, Al-Adl wal Ihsane (Justice et Bienfaisance), un mouvement qui, insiste-t-elle, � pr�ne depuis trois d�cennies la non-violence � (p. 8). Dans quel but ? Elle se r�f�re � un ouvrage de son p�re, le seul en fran�ais sur une trentaine en arabe. � Islamiser la modernit� est le titre de ce livre qui d�fend l'id�e que les musulmans ne doivent pas rejeter la modernit� ni la d�truire, mais l'apprivoiser et l'islamiser afin de pouvoir redonner le message lib�rateur de l'Islam en cadeau � l'humanit� � (p. 8).

Fort bien. Mais comment ? Bien s�r, en rejetant d'abord la culture occidentale dans sa totalit�, ce qui explique le r�quisitoire dont elle est l'objet et par lequel d�bute l'ouvrage, depuis sa peinture - Picasso est un � t�moin de la b�tise humaine � et � seulement un amuseur public � (p. 48) - jusqu'� sa philosophie, en passant par sa musique. Tout un capital � jeter aux ordures. Quelle modernit� � apprivoiser �, et qu'en reste-t-il ? Nadia Yassine propose des antidotes (p. 182), et en premier lieu le Coran : � Le message coranique est notre bou�e de sauvetage individuelle et collective. Le Coran propose l'acc�s � des cimes accessibles et invite � un �quilibre b�n�fique entre la mati�re et l'esprit. Il rappelle au divin qui luit au fond de chaque c�ur et qui est susceptible d'�tre d�terr� et d�poussi�r� pour que soit heureux l'homme, ici et dans la Vie derni�re � (p. 182).

Je suis musulman. Je ne peux qu'acquiescer. La supercherie, qui est celle de tous les salafistes pass�istes raisonnant en termes de retour � une perfection incarn�e par les Anciens, et fix�e par une charia d�finitivement �labor�e et dont l'ijtih�d ne peut jamais remettre en question les acquis d�j� d�finitivement �tablis car bons pour tous les temps et tous les lieux, consiste � confondre Coran et charia. Nadia Yassine ne conteste justement jamais la charia au nom du Coran. Pour elle, � apprivoiser � la modernit� et l'islamiser consiste dans une application stricte de la charia, dans toutes ses r�gles d�j� acquises. En mati�re de voile et de statut de la femme d'une mani�re g�n�rale, avec polygamie et r�pudiations � gogo r�serv�es � l'homme. En mati�re de peine capitale pour ridda (� apostasie � ou � blasph�me �), c'est-�-dire pour d�lit d'opinion. En mati�re de lapidation pour adult�re et actes similaires dont sont victimes en pratique exclusivement les femmes - la preuve �tant rendue impossible � �tablir pour les hommes par la charia faite sur mesure par les hommes pour les hommes, ce qui ne g�ne pas Nadia Yassine. En mati�re de sanctions mutilantes. Et j'en passe.

Islamiser la modernit� � la mani�re du cheikh Yassine, de sa fille et disciple, et de tous les salafistes, consiste � prendre le pouvoir par des voies d�mocratiques et sans violence - celle-ci a prouv� son inefficacit� - pour revenir au Meilleur des mondes, celui des Anciens, et promouvoir une soci�t� pour le moins sur le mod�le saoudien, et dont le mod�le le plus parfait est celui des talibans. Justice et Bienfaisance, qui n'en r�ve ? Mais ce n'est pas le salafisme qui y m�ne. Le drame de l'Islam aujourd'hui est d'�tre bloqu�, verrouill�, par la charia, de confection humaine et totalement inadapt�e � notre monde et � nos besoins. Si on ne fait pas sauter le verrou de la charia, aucune modernit�, aucune d�mocratie n'est possible. Or la charia n'oblige pas. Elle est effort humain dat�. Seule la Parole de Dieu, sans cesse actualis�e dans l'instant, oblige.
1. Alter �ditions, �pinay-sur-Seine, 2003.
2. �d. Plon, Paris, 2002.
3. D�possession du monde, nouvelle �dition augment�e, �d. du Seuil, Paris, 1994, p. 101.
(Mohamed Talbi)

�2003 L'investigateur - tous droits r�serv�s