Le g�n�ral canadien Rom�o Dallaire dirigeait la mission de l'ONU � Kigali � l'�poque du g�nocide, en 1994. Alors que des Hutus massacraient les Tutsis, il a connu l'horreur, le sentiment d'impuissance, l'indiff�rence des pays riches. Cette exp�rience l'a marqu� � vie. Un article d�Annick Cojean du Monde.
Le g�n�ral Dallaire est gri�vement bless�. Son �me est meurtrie � jamais. Il prend neuf comprim�s par jour pour affronter la vie. Et la nuit reste dangereuse, qui le guette, et qu'il ne peut affronter seul. La mort, pour lui, est toujours "une option".
Il lui est arriv� maintes fois de souhaiter rejoindre l'immense cohorte des victimes du g�nocide du Rwanda. "800 000 morts, dit-il en dardant sur vous ses yeux clairs, 800 000 morts. Entendez-vous ?"
Le g�n�ral est magnifique, avec son regard profond tourn� vers l'int�rieur, sa moustache neige qui lui conf�re un air british, sa fossette au menton, petite touche de douceur. On pressent son �nergie, et sa franchise �tonne. Ce g�n�ral parle avec ses tripes. C'est � Qu�bec, au Cercle de la garnison, qu'il nous re�oit. Mais son c�ur est rest� au Rwanda. Il y a dirig� la mission de l'ONU charg�e du maintien de la paix, pendant une ann�e enti�re, une ann�e terrible (ao�t 1993-ao�t 1994). Il y �tait all� avec foi, avec ardeur, lui, le Canadien de 47 ans, fils et gendre de militaires, dont c'�tait la premi�re affectation sur une zone de conflits. Il en est revenu bris�.
La mission avait �chou�. Au lieu de la paix, il y avait eu la guerre. Il y avait eu massacres. Il y avait eu g�nocide. Et le monde n'avait pas lev� le petit doigt pour �viter l'horreur que l'on pouvait pr�voir. Pire, dit-il : "Ce monde, dirig� par les �tats-Unis, la France, le Royaume-Uni, a facilit� et encourag� le g�nocide. Jamais ces pays ne parviendront � laver le sang des Rwandais qui souille encore leurs mains." Oui, le g�n�ral Rom�o Dallaire accuse. Et ses mots, et sa voix, de tristesse et de rage entrem�l�s, glacent le sang. "800 000 morts. Entendez-vous ?"
Lui les entend. Lui les voit. Ils le hantent. Ils le traquent dans la nuit. Ce ne sont pas des corps, ce sont des yeux, des milliers de paires d'yeux qui le fixent. "Des yeux ronds, innocents, de jeunes enfants. Des yeux las, fatigu�s, de vieillards et de femmes. D'autres plus sauvages, comme dans un �tat de rage. Mais ceux qui font le plus mal, ce sont les yeux boulevers�s. Comment dire ? Ceux par exemple d'un mourant, affaiss� sous la pluie au bord d'une route de montagne sur laquelle marche, hagarde, une foule de dizaines de milliers de personnes. Un mourant que vous prenez dans vos bras, qui reconna�t votre b�ret bleu - vous �tiez l� pour apporter la paix, n'est-ce pas ? - et qui l�ve vers vous un regard boulevers�, l'air de dire : qu'est-ce qui est arriv� ? Je vais mourir, je ne comprends pas..."
Le g�n�ral est un homme libre qui vous secoue, qui vous perturbe. Sans doute le sait-il. Lui qui souhaite �branler les consciences, maintenir vivace le souvenir du g�nocide rwandais. G�nocide. Le terrible mot ! Comme il fallut du temps pour que l'ONU l'emploie ! Et que de contorsions de l'administration am�ricaine pour l'�viter, puis en retarder l'usage. C'est que la convention de Gen�ve exige une intervention imm�diate des nations pour "pr�venir" et "punir" un g�nocide ! Et que personne, surtout pas l'Am�rique, traumatis�e par son exp�rience somalienne en 1993, ne voulait mettre un pied dans le bourbier rwandais. Dallaire lui-m�me h�sita quelques jours. "C'est un mot si �norme ! Enorme par l'ampleur et la barbarie qu'il sugg�re. Enorme comme l'Holocauste. Comment imaginer que soixante ans apr�s Auschwitz, le terme soit � nouveau ad�quat ? J'ai d'abord utilis� "�puration ethnique'', et puis, devant l'�vidence de cette entreprise m�thodologique d'�limination des Tutsis, je n'ai plus parl� que de g�nocide. Oui, c'�tait bien un g�nocide. A la fin du XXe si�cle. Et sous les yeux des grandes puissances, inertes, elles si promptes d'habitude, � clamer, � propos de l'Holocauste : "Never again. Plus jamais �a !" Hypocrisie ! "Plus jamais �a" pour les Blancs ?... Y aurait-il des peuples plus dignes de protection et d'attention que d'autres ? Y aurait-il des humains plus humains que d'autres ?"
A moins, rajoute-t-il, que ce ne soit une question de chiffres... Combien de morts faut-il atteindre alors pour m�riter l'appellation de g�nocide ? "100 000 ? 300 000 ? 6 millions ? Au Rwanda, il y eut en cent jours plus de 800 000 victimes, la plupart ex�cut�es � la machette. Autant dire que les extr�mistes hutus se sont r�v�l�s encore plus efficaces que les nazis."Il n'a pas peur de provoquer. Il a remarqu� que, lors de ses rencontres avec le public, les plus r�ceptifs, les plus r�volt�s par l'inertie du monde sont souvent les enfants et petits-enfants de rescap�s de la Shoah.
Dallaire ! Dallaire le t�m�raire. Dallaire le trublion. Dallaire, qui, mille fois, implora l'ONU de lui donner des troupes, de l'�quipement et un feu vert pour pr�venir, puis arr�ter les massacres. Dallaire, qui, d�muni d'hommes, d'eau, de nourriture, plong� dans une atmosph�re de carnage, submerg� de cadavres, multiplia les fax, les appels, les d�p�ches � Kofi Annan (alors responsable du d�partement des op�rations de maintien de la paix) pour informer les nations sur l'ampleur de la trag�die et susciter un sursaut. Dallaire, enfin, qui refusa "cat�goriquement" de quitter le Rwanda quand l'ONU, en plein g�nocide, d�cida de dissoudre sa mission.
Il est l�, devant nous, �l�gant dans un costume civil couleur d'automne, les traits tir�s, le teint blanc. La voix cependant est chaleureuse. Le g�n�ral est soulag�. Apr�s trois ann�es douloureuses consacr�es � codifier en 4 000 pages son exp�rience rwandaise, voici qu'est paru enfin, aux �ditions qu�b�coises Libre Expression, son ouvrage J'ai serr� la main du diable, et que le public lui fait un triomphe. Alors il parle, parcourt le Canada, secoue ses audiences en les incitant � la r�flexion sur la solidarit� internationale, la d�su�tude de l'id�e de nationalisme, la contradiction morale des "guerres sans risque", l'urgence d'une renaissance de l'ONU. Et, bien s�r, le g�nocide. Ne s'�tait-il pas promis, � son retour au Canada, en ao�t 1994, de ne jamais laisser tomber le Rwanda ?
Comment aurait-il pu ? Ce pays avait p�n�tr� tous les pores de sa peau, sa m�moire, son cerveau. Au d�but, il ne s'inqui�ta pas. Il s'immergea dans le travail et se soucia plut�t des autres soldats de la paix, qui, revenant de mission au Cambodge ou en Yougoslavie, manifestaient des blessures psychologiques et morales pour lesquelles l'arm�e canadienne n'avait jusqu'alors que m�pris ou indiff�rence. "Une jambe en moins, une belle cicatrice... Le milieu militaire applaudit, d�core, rend hommage. Les blessures du corps sont toujours honorables ! Mais le trouble mental, le traumatisme grave... Voil� qui restait suspect, honteux, malgr� la multiplication de suicides ou d'autodestruction de jeunes soldats dans les drogues, la boisson ou la pornographie. Alors j'ai tout fait pour bousculer la culture de l'arm�e, lanc� un programme massif d'aide aux bless�s psychologiques. Le chef d'un �tablissement m�dical am�ricain m'avait confi� que, si la guerre du Vietnam avait co�t� sur le terrain la vie de 58 000 soldats, elle avait provoqu� au moins 102 000 suicides ! Je voulais donc que l'arm�e canadienne fasse sa r�volution et se r�v�le compr�hensive pour tous ses soldats souffrant de stress post-traumatique... sans d'ailleurs r�aliser que je faisais moi-m�me partie de ces malades !"
Avec le temps, lui disait-on, les visions d'horreur d�serteraient peu � peu son esprit. Avec les ans, les piles de cadavres sur lesquels il avait d� litt�ralement marcher, les regards fixes d'enfants d�coup�s en morceaux, les rats nourris de chair humaine, tout cela finirait par dispara�tre. Alors il travailla. Comme un zombie. Et puis, un jour, il s'effondra. Des jours entiers il pleura.
"Le temps n'att�nue pas le traumatisme. Au contraire. Les sc�nes marquantes reviennent avec une clart� num�rique. On les revit au ralenti. Intens�ment. Sans le voile transparent que, d'instinct, on s'�tait imagin� la premi�re fois pour masquer le plus horrible. On entre alors dans une bulle. Une autre r�alit�. On sent, on entend, on touche. On est transport� sur les lieux." Les crises sont impr�visibles. Le malade reste toujours vuln�rable. Un son, une couleur, une odeur peuvent � tout moment le renvoyer l�-bas, au pays des Mille Collines.
"Je ne peux pas me rendre dans une �picerie. Le moindre �talage de fruits et l�gumes me propulse dans la foule du march� de Kigali, o� les gens se battaient et tuaient pour recevoir la nourriture, laissant derri�re eux des cadavres de r�fugi�s et d'enfants pi�tin�s. Un jour de 2001, en Sierra Leone, j'ai aper�u un vendeur qui tranchait une noix de coco avec une machette. La lame s'enfon�ait, la pelure marron disparaissait au profit de la chair blanche � l'int�rieur. Cela m'a t�tanis�. J'ai instantan�ment rev�cu une sc�ne atroce de mutilation. J'�tais en convulsion. Il a fallu plusieurs minutes pour me ramener � la r�alit�. Pendant l'�criture du livre, j'ai ouvert un jour un carnet de notes que je n'avais pas touch� depuis Kigali. L� encore ce fut fulgurant. Cette odeur... Cette odeur de cadavres putr�fi�s que nous br�lions chaque jour au diesel, qui impr�gnait notre peau comme une huile de d�composition. Je n'ai pas pu travailler pendant trois semaines. La mort �tait l� !"
Le g�n�ral Dallaire a trouv� des th�rapeutes comp�tents, repris son poste en 1999. Mais, en avril 2000, il fut licenci� de l'arm�e canadienne pour raison m�dicale. On l'avait pri� de renoncer � parler du Rwanda, c'�tait �videmment peine perdue. "On ne peut pas rentrer chez soi et faire son Ponce Pilate devant 800 000 morts ! Et on ne trouve pas la s�r�nit� en se disant qu'on a fait ce qu'on a pu ! J'�tais commandant des forces de la mission, donc responsable ad vitam eternam. La mission a failli. Le sentiment de culpabilit� ne me quittera jamais."
Trop affreux, le souvenir de ces voix paniqu�es l'appelant � l'aide par t�l�phone, quelques heures apr�s l'attentat qui marqua le d�but du g�nocide, et qu'il n'a pu secourir, faute de troupes suffisantes. Trop violente, la m�moire de cette femme si fr�le qui, dans une rue grouillante, venant tout juste d'accoucher et d'envelopper tant bien que mal son b�b�, s'est relev�e, a esquiss� quelques pas, et puis s'est �croul�e devant lui, morte. Obs�dante, la vision de ces cadavres de femmes aux seins et aux organes g�nitaux d�coup�s, mais dont la posture r�v�lait aussi l'humiliation d'un viol, "ce crime contre l'humanit�". Infinies, enfin, les questions �thiques auxquelles les �coles de guerre n'apportent aucune r�ponse : faut-il imposer aux soldats d'aider les rares rescap�s d'un carnage gisant dans des ruisseaux de sang au risque de les exposer au sida ? Faut-il donner ordre de tirer quand les assaillants, arm�s de mitrailleuses, ne sont que des enfants ? Que vaut le devoir de neutralit� au milieu de la barbarie ?...
"Les missions des casques bleus sont d'une autre complexit� que les guerres classiques, estime le g�n�ral. Il n'y a pas d'ennemi � abattre, mais une atmosph�re de s�curit� � r�tablir. Les droits de la personne � prot�ger. L'�galit� des �tres � affirmer. On est l� pour faire avancer l'humanit� ! Il est donc plus qu'urgent de revoir l'enseignement militaire, d'approfondir le bagage intellectuel, d'enseigner l'anthropologie, la sociologie, la philosophie... Les soldats de la paix, souvent propuls�s dans des conflits ethniques terribles, doivent avoir �t� pr�par�s aux enjeux, � la culture, � l'histoire du terrain."
Soit. Des soldats humanistes, des militaires philosophes. Mais l'ONU, g�n�ral Dallaire ? L'ONU qui a �conduit vos suppliques. L'ONU qui vous a refus� les moyens qui vous auraient permis d'arr�ter le g�nocide. "Voyons, l'ONU ne peut rien ! L'ONU n'a pas de troupes ! L'ONU �tait sous le joug des �tats-Unis et de la France, qui, pour des raisons diverses, ont tout fait pour torpiller ma mission et fini par aider les auteurs du g�nocide." Les m�dias n'ont-ils pu r�veiller les opinions publiques ? "Les m�dias ? Mais la patineuse Tonya Harding a fait plus de gros titres en Am�rique que les massacres du Rwanda ! Moi, je faisais tout pour attirer les journalistes, je les logeais, les transportais. Il y eut donc des reportages. Mais c'est l'�ditorial qui p�chait. Aucune force, aucune fureur. Pas d'interpellation des politiques ou d'appel � l'�thique. On manquait d'un Camus !"
Savez-vous, continue le g�n�ral, qu'un expert am�ricain avait calcul� qu'il fallait au moins 85 000 morts rwandais pour risquer de mettre en jeu la vie d'un soldat am�ricain ? "800 000 personnes sont mortes au printemps 1994, et personne n'a boug�. 2 900 personnes ont disparu � Manhattan le 11 septembre 2001, et Bush a mobilis� le monde entier. Voyez-vous, j'ai du mal avec �a."
En janvier, Rom�o Dallaire se rendra � Arusha, en Tanzanie, pour t�moigner aupr�s du Tribunal p�nal international. Sa mission, alors, sera termin�e. Et il retournera au Rwanda. Faire son deuil. "Faire la paix" avec les esprits qui continuent de le hanter.
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