Un dirigeant nationaliste corse parle
Nov 8, 2003
Le responsable de l'ANC, Pierre Poggioli, figure embl�matique de la revendication insulaire pr�ne dans � La Corse votre hebdo � le renouveau d'un concept dont il fut l'un des cr�ateurs.

- Comment analysez-vous la situation de la Corse apr�s l'�chec du r�f�rendum?

PIERRE POGGIOLI : Alors que les incendies faisaient des ravages et que la s�cheresse frappait une �le meurtrie, la situation s'est emball�e et les �v�nements se sont encha�n�s. Apr�s l'arrestation d'Ivan Colonna et les verdicts assommoirs du Proc�s Erignac, l'�t� 2003 aura �t� tr�s agit�. La r�pression s'est d�velopp�e, provoquant une surench�re dans les propos et les attitudes, tandis que les actions clandestines se multipliaient. La Corse a une nouvelle fois fait r�guli�rement la une des m�dias, avides de sensationnel et d'images-choc, marquant une totale incompr�hension et un m�pris ouvertement affich� vis-�-vis de la Corse et des Corses.


- Quel enseignement en retirez-vous?

P.P. Le climat s'alourdit chaque jour dangereusement et l'impasse totale guette. Nous r�affirmons que la r�pression ne saurait en aucune fa�on �tre une solution pour la Corse et apportons notre soutien � toutes les personnes qui l'ont subie et la subissent.


- Ne pensez-vous pas que l'�lectorat a aussi voulu dire son refus du Nationalisme?

P. P. Je ne le crois pas. Les nationalistes avaient peu de raisons, au vu de toutes ces ann�es de luttes, de trouver leur compte dans cette consultation au panier la langue, la culture, le Peuple. Au niveau institutionnel, ce projet laissait en place un trop grand nombre d'�lus en n'allant pas jusqu'� la suppression effective des Conseils G�n�raux. Sarkozy-Raffarin portent donc seuls l'enti�re responsabilit� du r�sultat du fait d'une accumulation de fautes r�v�lant une incapacit� dramatique � prendre de la distance face � une situation corse qu'ils pr�tendaient contr�ler totalement.

- Admettez-vous qu'en d�mocratie, le verdict des urnes est souverain et qu'en corollaire, c'est le "peuple corse" qui a refus� l'offre politique?

P. P. Malgr� les arguments invoqu�s par les partisans du oui ou du non au r�f�rendum du 6 juillet pour convaincre les �lecteurs, la lisibilit� des enjeux d�coulant de cette consultation transparaissait pour le moins difficilement. Les �lecteurs ont vot� � pour tout et n'importe quoi" mais n'ont s�rement pas dans leur ensemble r�pondu � la question pos�e. Nous constaterons en incidence �loquente que le monde rural, que l'on aurait pu croire r�ticent � la suppression des conseillers g�n�raux, �outils de proximit� �, selon les partisans du non qui l'ont clam� � tout bout de champ, a vot� oui alors que les villes d'Ajaccio et de Bastia, dont les �lecteurs souvent ne connaissent m�me pas les noms de leurs conseillers g�n�raux, ont vot� non.


- Quelle diff�rence faites-vous entre le Processus Jospin et la d�marche de Nicolas Sarkozy?

P. p ; La d�marche de Jospin avait le m�rite de se d�rouler � ciel ouvert apr�s des ann�es de tractations secr�tes sur fond de divisions suscit�es et entretenues entre les diff�rents mouvements nationalistes. Le compromis trouv� entre diff�rents groupes politiques, au-del� des nationalistes, � l'Assembl�e de Corse avait le m�rite de pr�senter un front uni des repr�sentants de la Corse dans les discussions avec le gouvernement. Malheureusement, � l'arriv�e, il restait peu de chose de ce compromis a minima et la classe parlementaire fran�aise a montr� qu'elle n'acceptait pas qu'on revendique la d�fense de notre langue, de notre culture, de notre identit� de peuple. Nicolas Sarkozy a repris la m�thode, alors que ses amis s'�taient oppos� bec et ongle � Jospin, mais le projet r�f�rendaire du 6 juillet ne pouvait gu�re nous satisfaire au vu de nos revendications.


- � quelques mois des Territoriales, quel est votre sentiment sur les n�gociations entre les diverses formations nationalistes?

P.P. Nous participons � des r�unions regroupant l'ensemble des mouvements pour tenter d'adopter une position commune � l'occasion de ces �lections. Aujourd'hui nous travaillons � un accord synth�tisant les positions de tous les mouvements sur trois points principaux, les institutions, les choix de soci�t� et bien entendu la clandestinit�. De cet accord devrait d�couler un programme d�taill� pr�cisant l'ensemble des revendications que nous porterons sur le terrain.

- Quelle est votre position sur la violence clandestine dont l'arr�t est pour le PNC un pr�alable � une �ventuelle union?

P. P. L'aspect positif du combat nationaliste, dont la clandestinit� est partie prenante, est d'�tre parvenu � imposer la Question corse de fa�on permanente dans le d�bat politique. Parmi les aspects n�gatifs, il y a la pr�pond�rance de cette clandestinit� dans ce combat et les d�rives qu'elle a g�n�r�es. Aussi apr�s tous les drames que la Corse a connus, il faut en sortir.

- Au-del� des incantations comment parvenir a cet �pilogue?

P.P. Faire croire qu'il suffit de d�cr�ter du jour au lendemain l'arr�t de la violence politique et de la clandestinit� pour en finir, c'est soit �tre na�f, soit malhonn�te. On ne peut pas d'un coup de baguette magique ou par des incantations la faire dispara�tre si on n'en supprime pas les causes qui ont conduit � son apparition, � son d�veloppement et � sa structuration. Cela �quivaut � tromper le peuple. Il nous faut plut�t cr�er progressivement les conditions de son arr�t puis de sa disparition progressive en parall�le aux n�cessaires avanc�es politiques prenant en compte les revendications port�es par les nationalistes.

- Vous avez �t� un des fondateurs du nationalisme et le responsable du FLNC, trente ans apr�s, pensez-vous que cette doctrine et les moyens employ�s puissent encore �tre le socle de l'avenir insulaire?

P. P. C'est le th�me majeur de mon dernier ouvrage � Le Nationalisme en question(s) � Ce mot nationalisme est certes charg� de bien d'ambigu�t�s, nous en avons conscience et il peut para�tre suspect, �tant donn� la connotation r�actionnaire qu'il a prise dans l'histoire du XXe si�cle. Nous refusons cette vision r�ductrice de notre nationalisme, qui l'assimile � des formes perverses et outranci�res, que nous rejetons. Il existe deux sortes de nationalismes, qui ne sauraient �tre renvoy�es dos � dos. Celle qui se fait jour dans les �tats souverains ne peut �tre mise sur le m�me plan que celle des Nations sans �tat, comme la Corse. Cela �quivaudrait � mettre sur le m�me plan bourreaux et victimes, dominants et domin�s, et � nier � ces derniers la l�gitimit� de leurs aspirations.

- Mais il doit �voluer?

P.P. Je le crois. Dans les ann�es quatre-vingt, le mouvement nationaliste pouvait se pr�valoir d'�tre l'alternative pour l'avenir de la Corse, mais les �v�nements dramatiques et les errements des ann�es quatre-vingt-dix ont r�duit cette perspective � n�ant. C'est pourquoi aujourd'hui, nous devons cr�er les conditions de n�cessaires synth�ses, d'abord en notre sein, puis avec les forces traditionnelles favorables � un compromis historique autour d'une solution politique dans le cadre d'un r�glement du probl�me corse.


- Dans le cas contraire?

P.P. La mouvance nationaliste sera progressivement confin�e � un r�le contestataire, sans perspectives d'�largissement populaire, utilis�e par des int�r�ts divers et contradictoires au gr� des �v�nements, la confinant dans une fuite en avant suicidaire et dramatique.

- Pensez-vous que la cagoule et les pressions emp�chent un plausible second souffle du concept nationaliste?

P. P. Le mouvement nationaliste moderne s'est construit et d�velopp� autour de la clandestinit�. Il s'av�re donc difficile de couper le cordon ombilical du jour au lendemain. D'o� la n�cessit� d'apporter les r�ponses aux questions sur le r�le, les moyens et les limites de l'action arm�e et du FLNC, d'autant que la situation d'impasse politique g�n�ratrice de surench�res et fuites en avant que nous connaissons aujourd'hui ne nous semble gu�re propice � apporter certaines remises en question.

- Et faute d'�volution qu'adviendrait-il?

P.P. Ce constat malheureusement ouvre la voie � cette clandestinit�, car les mouvements publics, sans avanc�es politiques cr�dibles dont ils pourraient se pr�valoir, ne sauraient se laisser confiner � un r�le de suppl�tifs de l'�tat et de la r�pression, en se contentant simplement de condamner la violence politique, ce que voudrait de fa�on surr�aliste les repr�sentants de l'�tat.

- Les nationalistes n'ont-ils pas g�ch� des opportunit�s de d�montrer qu'ils pouvaient acc�der � une culture de pouvoir?

P.P. Certes. Ils ont eu, au travers de certaines exp�riences, l'occasion de pouvoir montrer qu'ils avaient vocation � �tre une v�ritable alternative et renforcer par les r�sultats obtenus leur implantation et leur audience. Mais ils n'ont h�las qu'abouti au r�sultat inverse et contribu� � cr�er un sentiment de m�fiance, voire de rejet durant certaines p�riodes o� ils auraient pu mat�rialiser et mettre en pratique leurs id�es.

- Quelle peut-�tre la solution?

P.P. Nous sommes convaincus que vouloir imposer par la force notre vision de l'avenir �quivaut � "cr�er les conditions d'une guerre civile future 'que nous devons refuser.

- Comment?

P.P. Il nous faut appr�hender de fa�on responsable cette situation et la prendre en compte, pour mieux concr�tiser notre ambition pour la Corse et nos id�aux. Les Territoriales de 2004, avec la possibilit� d'une prise de responsabilit�s au sein des institutions de la Corse dans une alternative de progr�s avec des forces qui accepteraient de discuter avec nous, peuvent nous en donner l'occasion si un certain nombre de conditions sont r�unies. �

Propos recueillis par Jean POLETTI � La Corse votre hebdo �

TOUT LE DOSSIER CORSE

�2003 L'investigateur - tous droits r�serv�s