ALORS qu'Emile Louis, 69 ans, le tueur pr�sum� des disparues de l'Yonne - ces sept jeunes femmes handicap�es volatilis�es dans les ann�es 1970 -, va enfin compara�tre, l'an prochain, devant une cour d'assises, le juge d'instruction Jacques Bourguignon, 56 ans, en poste � Auxerre entre 1983 et 1990, fait un mea culpa courageux. Le magistrat, aujourd'hui en poste � Mulhouse (Haut-Rhin), reconna�t s'�tre � tromp� � et regrette de ne pas � avoir pos� les bonnes questions � � l'adjudant-chef Christian Jambert au moment o� il en avait l'occasion. Ce sous-officier avait r�v�l� l'affaire, mais son enqu�te �tait rest�e lettre morte pendant seize ans. Le suicide de ce gendarme en ao�t 1997 reste d'ailleurs toujours suspect. �mile Louis n'a �t� arr�t� que le 12 d�cembre 2000, plus de vingt ans apr�s les premiers meurtres dont il est accus�. Ce ne sont pas moins de quatre juges d'instruction qui se sont succ�d� dans ce dossier.
Quand avez-vous entendu parler pour la premi�re fois des disparitions de jeunes femmes � Auxerre ?
Jacques Bourguignon. Je suis arriv� � Auxerre en janvier 1983, c'�tait mon premier poste, et personne ne m'a signal� particuli�rement l'affaire �mile Louis. Le premier � m'avoir mis la puce � l'oreille a �t� le gendarme Jambert lors d'un d�placement � Rouvray car, � l'�poque, j'instruisais le dossier du meurtre de Sylviane Durand-Lesage. �mile Louis �tait un suspect. Je voulais prendre la mesure du dossier, mais je ne voyais pas les charges pr�cises qu'on avait contre �mile Louis. Jambert, lui, �tait persuad� qu'il �tait coupable et il m'indiqua � cette occasion qu'il existait d'autres disparitions de jeunes femmes. J'�tais surpris car les faits �taient anciens. Mais il n'y avait pas de proc�dures ni de signalements. Le gendarme Jambert n'a pas eu ce c�t� insistant ou obsessionnel que certains lui pr�tent aujourd'hui sur ce dossier.
Mais pourquoi ne pas avoir cherch� plus loin ?
Il n'y avait pas d'infraction constitu�e � l'�poque. Je me suis renseign� aupr�s de ses coll�gues et tout le monde m'a dit qu'il se trompait. Mon sentiment, c'est que personne ne croyait � ce dossier. J'en ai parl� � mon procureur, M. Ren� Meyer, et �galement aux officiers de la gendarmerie. Tous m'ont dit qu'il n'y avait pas d'affaire et qu'il s'agissait de fugues. Je constate aujourd'hui qu'il y avait une incr�dulit� totale sur ce dossier. Mais c'est vrai qu'il n'y avait ni plainte, ni partie civile, ni alerte des institutions en cause. Il n'y avait que Jambert pour en parler. De toute fa�on, c'�tait au parquet d'ouvrir une information judiciaire car, sans cela, le juge d'instruction ne peut pas grand-chose.
Quelle �tait l'ambiance au tribunal d'Auxerre � l'�poque ?
C'�tait un tout petit tribunal. Il y avait deux juges d'instruction et trois magistrats du parquet. Mais il est vrai que les archives �taient mal tenues. Comme dans beaucoup de juridictions, il n'y avait pas d'informatique. Le gendarme Jambert avait aussi des probl�mes avec sa hi�rarchie. Il y avait une tension qui se traduisait par un manque de confiance avec ses officiers, et lui-m�me avait parfois une attitude provocatrice.
N'avez-vous pas l'impression d'avoir rat� le dossier de votre vie ?
C'est tr�s frustrant pour moi car, aujourd'hui, je sais que je me suis tromp� et on a le devoir de ne pas se tromper dans ce m�tier, surtout quand on l'a choisi par passion, comme moi, � 35 ans, apr�s une carri�re dans l'administration pr�fectorale. Je suis un magistrat qui doute et je suis loin d'avoir des certitudes affirm�es dans tous les dossiers. Ce n'est pas parce qu'on a des pouvoirs de juge qu'on ne fait pas d'erreurs. Je regrette sinc�rement de ne pas avoir demand� plus � Jambert. Je me dis que je suis pass� � c�t� d'un dossier tr�s important. J'ai manqu� de clairvoyance. �tre juge d'instruction, ce n'est pas un m�tier o� vous pouvez �tre s�r de tout ce que vous entreprenez. On n'est pas infaillible. Le juge parfait, c'est un mythe.
(Propos recueillis par Jean-Marc Ducos, Le Parisien , vendredi 28 novembre 2003)
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